L’appel de Cascais – Régénérer l’eau et la vie de la Terre. Une œuvre collective de l’humanité.

Il ne s’agit pas de restaurer un passé en perdition, mais d’ouvrir de nouveaux horizons de possibilités pour le devenir d’un monde plus juste, plus solidaire et d’une communauté globale de vie plus responsable et plus pacifique

D’où vient l’Appel  ?

L’Appel de Cascais est né dans le cadre de la première édition de la Biennale de l’eau 2026 du Portugal axée sur le thème « Les empreintes de l’eau », qui s’est ouverte à Cascais le 16 juillet par une conférence internationale sur « Le défi planétaire de l’eau et de la vie. Chemins de régénération ». La Conférence a été dédiée au « Manifeste de l’eau », d’il y a 30 ans, promu par le Comité International pour le Contrat Mondial de l’eau présidé par Mario Soares, à l’époque Président de la République du Portugal. Ce faisant, les organisateurs de la Biennale ont voulu rendre hommage à Mario Soares pour son engagement en faveur du droit universel à l’eau et de l’eau bien commun public essentiel pour la vie.

La décolonisation des biens communs publics mondiaux de l’emprise par l’argent et le marché et la réaffirmation des droits universels à la vie pour tous, dans la justice, inspira le Manifeste et son succès international. Cet esprit a présidé à nos travaux, renforçant la priorité de nos propositions en faveur d’une politique planétaire de l’eau visant la régénération de la vie dans la justice, la solidarité, la démocratie et la fraternité. La prédation de la vie est une négation de l’avenir.

A. L’eau c’est la vie, la politique de l’eau c’est la politique de la vie

1. L’Appel de Cascais s’adresse à tous ceux qui dans le monde souffrent et sont les principales victimes de ce que l’Université des Nations Unies a défini en décembre 2025 comme « la banqueroute hydrique mondiale », véritable faillite du système mondial dominant de gestion de l’eau et de l’ensemble des biens communs vitaux. Ces victimes ne sont pourtant pas responsables de la faillite, signe évident de l’injustice qui domine les rapports sociaux dans le monde d’aujourd’hui.

Il s’adresse aussi à celles et à ceux qui luttent sur le terrain , ONG et organisations de philanthropie comprises, pour contribuer à garantir le droit à l’eau et la sauvegarde de l’eau en tant que bien commun public mondial, Les processus de marchandisation, libéralisation et dérégulation ainsi que de privatisation et de financiarisation de l’eau et des services hydriques n’ont fait que se propager dans le cadre de la globalisation néolibérale du monde, qui a favorisé l’explosion des phénomènes d’accaparement des terres et de l’eau et leur spoliation de la part des grands groupes agroalimentaires, textiles, pharmaceutiques, extractifs et informatiques avec le soutien du monde bancaire et financier, notamment les fonds d’investissement privés actionnaires. La grave distorsion entre les finalités poursuivies par les accapareurs des biens commun et les besoins / droits des populations des territoires accaparés est une illustration majeure, parmi tant d’autres, des causes à l’origine de la banqueroute hydrique mondiale. On ne peut pas gérer correctement les biens communs vitaux par le vol !

Les 4,2 milliards d’êtres humains qui ne disposent pas d’eau potable de manière régulière et sûre sont en corrélation directe avec le gros problème alimentaire mondial et l’existence de 4,5 milliards de personnes sans aucune protection de santé de base. C’est inadmissible. Ils ont besoin de celles et ceux qui luttent car les groupes dominants n’ont aucune intention de changer la situation. Actuellement , les dominants invitent les victimes à devenir résilients, capables de résister aux chocs et de mitiger la violence des effets de la banqueroute climatique ainsi qu’à s’adapter aux nouvelles conditions de vie, toujours plus difficiles. Ils ne proposent aucun changement structurel . Nous proposons des chemins de changement.

2. L’œuvre de régénération de l’eau et de la vie a besoin de communautés locales responsables de la vie en commun et guidées par l’objectif d’optimiser le vivre ensemble.

Les communautés locales sont le premier lieu (oikos) où les êtres humains développent les biens communs publics essentiels pour la vie (eau, alimentation, air, santé, logement, transports, connaissance, éducation…). Elles construisent la société. En sauvegardant les biens communs publics, elles créent les conditions pour assurer la promotion des droits universels à la vie, dans l’égalité. En détruisant les biens communs publics, les dominants d’aujourd’hui détruisent les fondements juridiques et politiques des droits universels à la vie et, partant, la société. C’est pour cette raison que la régénération de l’eau et de la vie passe par la reconstruction des biens communs publics mondiaux et des droits universels à la vie (voir les cinq premières propositions dans la partie « propositions »).

Rappelons aussi que le gouvernement de l’eau doit se fonder sur la participation des citoyens et sur la recherche de pratiques locales mieux conçues pour être au service du bien collectif et du devenir solidaire.

3. La régénération de l’eau et de la vie tient de la responsabilité de l’humanité.
Or, un grand obstacle doit être éliminé, à savoir l’inexistence de l’humanité en tant que sujet institutionnel politique et juridique de régulation pluraliste et décentralisée de la communauté globale de vie de la Terre. Une question traitée déjà dans Le Manifeste de l’eau, mais restée encore à ce jour sans réponse et sans solution concrètes. Or, l’incapacité manifeste des classes dominantes d’inscrire la question tout en haut de l’Agenda mondial à l’occasion du premier Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992, tient à deux facteurs clés. Primo, les classes dominantes n’ont pas une conception planétaire de l’humanité et, par conséquent, une conscience politique de l’humanité (et du monde naturel) et de sa nécessaire institutionnalisation politique et juridique. Le pilier central de leur vision politico-institutionnelle du présent et du futur reste l’État national ou la Nation-État Elles continuent à « à concevoir l’État-Nation comme le sujet titulaire, détenteur de la souveraineté »  Secundo. Dès les années ’70, ces mêmes classes ont commencé à déplacer la souveraineté politique effective vers des sujets flous tels que le marché, la monnaie, le capital, la gouvernance.

À cet égard, la Conférence de Cascais exprime sa grande préoccupation concernant les dangers que court le devenir de la politique mondiale de l’eau – notamment au plan de la sauvegarde de la vie et de la concrétisation des droits universels à l’eau, à l’alimentation et à la sante des habitants de la Terre – si la Conférence de l’ONU sur l’eau du 8 au10 décembre 2026 à Abou Dhabi s’abandonne aux seuls intérêts financiers et technocratiques, un résultat qu’esquissent déjà ses documents préparatoires.

Un exemple majeur de ce transfert est l’Union européenne. Le Traité de Maastricht de 1992 a changé le nom « Communauté européenne » en « Union européenne ». En même temps il a créé le « marché intérieur unique » et la « monnaie unique » , sans cependant , créer un État politique (par exemple fédéral) européen. Du coté de la monnaie, le Traité a même donné à la Banque Centrale Européenne (BCE) le statut juridique d’institution distincte et politiquement indépendante des autres Institutions européennes. Les conséquences de cette nouvelle architecture de l’UE sur la politique européenne de l’eau ont été très importantes. D’une part, la politique de l’eau reste de compétence « nationale » des États membres en compétition entre eux. La Directive Cadre Européenne de l’eau de l’an 2000 ne laisse aucun doute à ce sujet. Mais, les deux champs principaux du pouvoir politique du système UE étant devenus le marché unique intérieur et la monnaie unique, aucun Etat ni les institutions européennes (y compris le Parlement européen) ne peuvent plus adopter de mesures dans les domaine de l’eau contraires aux normes réglant le marché unique des biens et des services.

C’est dire que dans le contexte de l’UE, la souveraineté en matière d’eau est désormais aux mains des acteurs des marchés et de la finance et non pas à celles des États membres et des communautés locales. Il en est de même dans le domaine de la souveraineté monétaire.

4. Quand on parle de l’eau

Le cas de l’UE mets en lumière un phénomène sociétal majeur auquel nous avons fait référence à plusieurs reprises au cours de la conférence et dont la traduction concrète dans l’univers très varié des relations entre individus et entre communautés est lente à se configurer de manière consciente : quand on parle de l’eau, on ne peut plus parler seulement et principalement de ressources hydriques, naturelles, de technologies, d’infrastructures, de marchés financiers et de leur gestion.

Sans hiérarchiser ni opposer une dimension à l’autre, une relation locale à celle nationale ou internationale, l’humain à la technologie, le sentimental au profit, l’évidence nous dit que penser, parler, agir dans le domaine de l’eau c’est penser, parler, agir concernant la vie dans toutes ses dimensions interreliées. La politique de la vie implique la capacité des sociétés composant la communauté globale de vie de la Terre d’assurer, en commun et en solidarité, la maîtrise de la complexité de la vie.

Exemples. Des centaines de millions de personnes dans le monde considèrent que les fleuves sont des entités sacrées. Elles vont même au-delà de la revendication de reconnaître le fleuve comme une personnalité juridique. Lorsque la population Maori, un peuple originaire de l’actuelle Nouvelle Zélande, continue à se battre pour sauvegarder et promouvoir la vie de leur fleuve, le Wanganui, la seule raison qu’ils donnent c’est « le fleuve c’est nous » ! Cette affirmation s’explique par plusieurs facteurs historiques et actuels au plan humain, social, des rapports avec la nature, des processus d’identité collective, des sentiments d’appartenance, du désir de participer au gouvernement de la vie de leur territoire, de fierté au sujet de leur responsabilité… Inutile de leur opposer la valeur de l’eau selon les listings boursiers de Bloomberg.

À côte des infrastructures visibles (les aqueducs, les stations de dépuration, les usines de dessalement de l’eau de mer, les puits, les réservoirs, les bassines….), il faut tenir compte des infrastructures invisibles (l’histoire, la culture locale, les comportements de la classe politique, les stratégies des détenteurs de capitaux, les législations internationales, les récits des média…). Que l’on pense au rôle déterminant joué par la publicité dans l’explosion de la consommation mondiale quotidienne des eaux minérales en bouteilles plastiques au détriment de l’eau potable du robinet et des bornes fontaines dans les lieux publics (écoles notamment) . Cette explosion (en 2025, l’industrie a produit 600 milliards de bouteilles en plastique pour l’eau, représentant 220 millions de tonnes !) est à l’origine de l’une des plus graves contaminations chimiques de l’environnement et des humains (par les microplastiques). L’exaltation de l’eau minérale en bouteille a peu à voir avec l’eau : ce qu’on exalte pour accaparer le consommateur c’est la fraicheur, la jeunesse, le plaisir, la pureté, la légèreté, la facilité d’usage dans toutes les circonstances, la liberté, en passant sous silence les questions des prix, des profits énormes des grandes entreprises mondiales, des dégâts environnementaux liés au plastique et aux transports sur route…

5. Et que dire des relations entre la guerre et l’eau ?

La guerre est l’une des  « prouesses humaines » les plus insensées, déraisonnables, criminelles. Elle exprime la faillite intégrale de l’humanité, Nous faisons partie des générations qui ont préparé et déchainé les guerres actuelles dans le monde, en particulier la guerre « mondiale » en Ukraine entre les États-Unis/l’OTAN et la Russie ainsi que la guerre-génocidaire d’Israël contre les Palestiniens, les guerres au Soudan, au Congo…

L’accès à l’eau, l’usage délétère de l’eau, l’exploitation prédatrice de l’eau sont à l’origine de conflits entre les personnes, les communautés locales, les régions, les riverains du même bassin, les populations en amont et celles en aval du même fleuve. Si ces conflits conduisent les communautés à la guerre c’est que les classes dominantes impliquées sont façonnées par une culture de l’appropriation /domination des biens communs essentiels pour la vie. Elles ont même détruit le concept de biens communs publics mondiaux. Concernant l’eau, elles l’ont réduite à une ressource économique stratégique importante, à un avoir financier, pour leur puissance, leur compétitivité et leur enrichissement. Elles l’ont transformé en un outil de guerre.

B. PROPOSITIONS

D’après ce qui précède, l’enjeu planétaire de l’eau et de la vie c’est : comment recréer les conditions de sécurité de la vie pour tous les habitants de la Terre (toutes espèces vivantes comprises), en renversant les tendances actuelles ?

6. La perspective dans laquelle nous proposons de nous situer est l’année 2048 .
Le 
choix de  l’Horizon 2048 signifie penser le devenir de la Terre :

– 100 ans après la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Un horizon de renaissance des droits universels à la vie, et

– 400 ans après le Traité de Westphalie (1648) qui donna naissance au principe et à l’ère de l’État souverain et qui, comme souligné au point 2, est devenu un facteur bloquant le devenir politico-institutionnel de l’Humanité. L’État national a vendu sa « souveraineté » à des groupes multinationaux du business et de la finance, vendant aussi la souveraineté et l’indépendance des peuples.

7. La politique planétaire de l’eau. Neuf objectifs

Objectif 1. Reconstituer le fondement de la sécurité de la vie de la Terre en commençant par l’arrêt total des émissions de gaz à effet de serre.

Objectif 2. Mettre fin à l’empoisonnement chimique des eaux.

Objectif 3. Abolir les brevets sur le vivant et sur l’IA à titre privé et à but lucratif. La connaissance doit redevenir un bien commun public mondial.

Objectif 4. Pour une Charte Planétaire des Biens Communs Publics Mondiaux. Reconnaitre la personnalité juridique des fleuves, des lacs, des zones humides

Objectif 5. Pour une Nouvelle Architecture Financière du monde, « La Caisse Commune Planétaire ». Libérer l’eau et l’ensemble des biens communs essentiels pour la vie de l’emprise de la financiarisation et de la technocratisation conquérantes.

Objectif 6. Création du Parlement Planétaire de l’Eau, expression et lieu de l’exercice de la souveraineté partagée des habitants de la Terre.

Objectif 7. Arrêter l’étouffement des fleuves, des lacs, des zones humides (« artères de la Terre ») par les grands barrages.

Objectif 8. Stopper la « pétrolisation » de l’eau, en général, et la commercialisation mondiale des eaux minérales naturelles selon le modèle dit de « cocacolisation » , en particulier, l’une et l’autre sources majeures de dévastation environnementale à l’échelle de la Planète

Objectif 9. Déclarer illégale la pauvreté/exclusion. Il est inacceptable que le pouvoir d’achat soit la clé d’accès au droit à l’eau et aux autres droits universels. La gratuité des droits à la vie, c’est la justice entre égaux.

Les neuf objectifs en détail

8. Objectif 1. Reconstituer le fondement de la sécurité de la vie , avant tout, par l’arrêt total des émissions de gaz à effet de serre

Au lieu de diminuer, les émissions mondiales de CO2 sont toujours en hausse. L’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C est déjà un échec car la limite vient d’être dépassée ! Il faut le répéter : c’est inadmissible. Les émissions ne sont pas l’effet de causes naturelles mais le résultat de l’action des humains, une conséquence d’un système économique fondé sur l’utilisation d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel…). Or on peut les réduire et développer un système social de vie de la Terre fondé sur des énergies renouvelables (solaire, éolienne, biomasse…) et l’épargne énergétique. Même la Global Water Intelligence (GWI) a affirmé « Ultimately the cheapest solution is zero émission ». Il faut arrêter la fonte des glaciers et des calottes polaires avant qu’elle ne devienne irréversible et irréparable. Plus de 2 milliards de personnes, y compris de nombreuses populations autochtones, dépendent des glaciers et de la neige pour leur approvisionnement en eau douce.  

Il faut, que les habitants des États-Unis se battent pour que les États-Unis cessent de boycotter les efforts de réduction des  émissions de la part de la majorité des pays du monde . De leur côté, les Européens doivent se révolter contre l’abandon du Plan Vert Européen et sa substitution par un Plan Industriel Européen imposé par l’industrie chimique européenne et soutenu par le monde financier. Les luttes des citoyens sont indispensables.

9. Objectif 2. Arrêter l’empoisonnement chimique des eaux de la Terre.

Il est proposé de :

a) mettre au ban tous les polluants (pesticides, contaminants pharmaceutiques, PFAS …), et

b) faire approuver la création d’une autorité planétaire, le Conseil Planétaire des Citoyen(ne)s pour la Sécurité de l’Eau, sous la responsabilité, le contrôle et le suivi du Parlement Planétaire de l’Eau (voir aussi Objectif 6). L’initiative devrait être prise sous l’impulsion de nombreux parlements nationaux et le soutien de plusieurs centaines de communautés locales. La Cour Internationale de Justice a établi que « Contaminer les eaux est un délit ». Le principe « Il est interdit de polluer » doit prévaloir sur le principe « pollueur payeur ».

Un impératif majeur est d’investir massivement dans le sauvetage des océans éliminant la surpêche, bloquant la convoitise des entreprises concernant les minerais qui gisent dans les grands fonds des océans, de réduire à zéro la pollution plastique. L’échec en juin 2025 de l’approbation du Traité international sur les plastiques montre encore une fois l’irresponsabilité et l’incapacité des groupes dominants du monde à agir pour le bien commun et les droits de la vie pour tous, générations futures comprises.

Pour asseoir sur des bases solides la poursuite des deux premiers objectifs, il faut s’attaquer au choix politique fondamental opéré par le système dominant « occidental »  concernant le brevetage du vivant et de la connaissance, à savoir la brevetabilité privée de la vie à but lucratif.

10. Objectif 3Abolir les brevets privés et à but lucratif sur le vivant et sur la connaissance

La connaissance doit redevenir un bien commun public mondial sous la responsabilité directe de l’Humanité. Maintenir les brevets signifie que les Etats attribuent la propriété et le contrôle de la vie à des sujets privés dont le seul objectif qui compte est de sauvegarder leurs intérêts et leur puissance. Selon le rapport 2024 de l’OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle) plus de 120.000 brevets ont été octroyés ces dernières années dans les domaines du vivant et de l’IA. Compte tenu que l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), créée en 1994, est indûment le principal organisme international régulateur des brevets, il faut remplacer l’OMC par un nouveau Traité sur le Commerce et créer une nouvelle institution, l’Organisation Mondiale de la Connaissance Bien Commun des Habitants de la Terre. Il faut empêcher que les grands groupes High Tech du monde restent « les seigneurs de la vie ».

 

11. Objectif 4. Pour une Charte Planétaire des Biens Communs Publics Mondiaux. Reconnaitre la personnalité juridique des fleuves, des lacs, des zones humides

La Conférence des Nations Unies sur l’eau de décembre 2026 , ci-dessus mentionnée, doit être l’occasion de reconnaître deux principes :

l’eau pour la vie est un bien commun public mondial non appropriable à titre privé

le droit de l’eau à la vie, à son intégrité, en conférant, entre autres, la personnalité juridique aux fleuves, aux lacs et aux zones humides.

Le concept de gouvernement public des biens et des services ne fait plus partie, dans la majorité des cas, de la culture et de l’agenda politique de nos pays. Les mesures ci-dessus devraient permettre de rétablir le caractère public du pouvoir politique de nos sociétés. L’une des conséquences les plus délétères de la financiarisation de la vie et de la nature est la perte du rôle fondamental des communautés locales et de leur autonomie financière. Elles sont à la merci des détenteurs privés de capitaux et doivent s’endetter sur les marchés des capitaux. Il revient aux citoyens eux-mêmes de réinventer les moyens d’action autonome des communautés. Nombreuses sont les initiatives. Une campagne citoyenne d’envergure au plan mondial est indispensable.

En ce qui concerne la reconnaissance juridique des corps hydriques, des pays l’ont déjà accordée : l’Équateur (fleuve Machangara) a même inscrit les droits de la nature dans sa Constitution, premier pays à le faire ; la Colombie (Atrato et 13 autres cours d’eau ainsi que la forêt amazonienne colombienne), la Nouvelle-Zélande (Wanganui), l’Inde (Gange, Yamuna), les États-Unis , l’Espagne (la zone humide Mar intérior), le Pérou (Maranon), le Québec (Magpie), la France (le Tavignanu en Corse), l’Angleterre (Ouse). Le Bangladesh a reconnu en 2019 tous les fleuves comme des personnes morales et entités vivantes. En Italie, la mobilisation des citoyens est devenue plus forte concernant le Lac de Garde (Vénétie) et le fleuve Tagliamento (Frioul) Il faut intensifier les processus de reconnaissance. Il en va du devenir de l’eau de la Terre et de la vie de la communauté globale de la Planète.

12 . Objectif 5. Pour une Nouvelle Architecture Financière Planétaire

Libérer l’eau, et l’ensemble des biens communs essentiels pour la vie, de la soumission à la financiarisation et à de la technocratisation conquérantes, facteurs d’aggravation de la prédation de la vie et des inégalités sociales.

L’eau n’est pas « l’or bleu ». L’ONU doit l’affirmer avec force. L’eau n’est pas non plus un « avoir financier ». L’eau n’est pas la « propriété » des classes dominantes.

Il est absolument illusoire de penser que le système financier actuel, en voie de renforcement selon les logiques conquérantes de la révolution de l’IA à la sauce culturelle des « Star Wars » et du « Seigneur des anneaux », puisse promouvoir une finance au service du bien-vivre matériel et immatériel de tous.

Au lieu de protéger la nature et sa biodiversité, la réduction de la nature à des actifs financiers autorise la biopiraterie planétaire selon des formes nouvelles. À la base de la nouvelle aristocratie technocratique, il n’y a pas l’IA mais le choix idéologique des humains dominants qui ont réduit la nature à des avoirs financiers et la vie, en général, à des marchandises. Ces logiques poussent à accentuer la raréfaction quantitative et qualitative de l’eau par la croissance des marchés mondiaux de l’eau, en particulier dans les domaines du traitement des eaux usées et leur recyclage, dans la potabilisation de l’eau, le dessalement de l’eau des mers, la digitalisation de la gestion de la facturation et de la détection des fuites à distance. Il faut arrêter la multiplication exponentielle des data centers fort consommateurs d’eau au détriment des besoins en eau potable des ménages et des autres activités économiques essentielles pour la vie. Une nouvelle vague d’asséchement des nappes est en cours. Un nombre croissant de communautés locales sont désormais en lutte pour défendre leurs droits. Dans le cadre de cet Objectif, nous proposons deux initiatives :

-la création d’une Agence planétaire de l’Intelligence artificielle, en charge d’assurer, mutatis mutandis, les fonctions de suivi, stimulation et contrôle exercées à ce jour, par exemple, par l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique, et,

– la mise en place d’une  Caisse Commune d’Epargne et d’Investissement de la Planète, dont la première initiative serait de lancer une campagne populaire pour « Dix millions de citoyens pour 10 millions de citernes d’eau ». Le but de la campagne sera de promouvoir des solutions à la régénération de l’eau fondées sur le sens d’appartenance à une communauté humaine et sur la responsabilité solidaire.

13. Objectif 6Création du Parlement Planétaire de l’Eau (PPEau), expression institutionnalisée à l’échelle de la Planète de la conscience d’appartenance, dont ci-dessus, à une « communauté mondiale de vie », l’Humanité.

Le PPEau sera le lieu de l’exercice du pouvoir de responsabilité collective des citoyens et des peuples « Habitants de la Terre ».Il exprimera aussi l’importance du principe de la responsabilité de l’humanité par rapport au principe de la souveraineté absolue des États nationaux. Aucun État n’aura le pouvoir de veto ai sein du Parlement Planétaire de l’Eau. Il n’y a pas de réelle Communauté de vie globale de la Terre sans l’institutionnalisation multiforme de l’Humanité en tant que sujet juridique et politique garant de la sauvegarde et des soins de la vie de la Terre.

Malgré leurs nombreuses limites et insuffisances, l’Assemblée générale onusienne, les parlements continentaux pluri-territoriaux (Parlement européen, Parlatino…) et les nombreuses organisations de coopération entre les bassins binationaux et plurinationaux du monde, montrent que la mise en route d’un Parlement planétaire est indispensable et possible.

Dans ce domaine, l’ONU devrait revoir ses positions et former un Groupe Constituant pour un Parlement planétaire de l’Eau. Au cas où des membres du Conseil de Sécurité de l’ONU devaient mettre un le veto, il reviendra à une coalition d’États de prendre l’initiative, avec le soutien de milliers d’ONG actives dans les domaines de l’eau, des droits universels et des biens communs mondiaux.

14. Objectif 7. Arrêter l’étouffement des fleuves, des lacs, des zones humides (les « artères de la Terre ») à cause des grands barrages.

S’écouler est le propre de l’eau, environ 60.000 barrages ont altéré la texture et le bon fonctionnement des « artères » de la Planète. Exemple fort connu : le Colorado. Un nombre important des « artères » s’étouffent et, empoisonnement chimique aidant, se meurent. Plus de 19.000 grands barrages vétustes sont à risque élevé d’effondrement avec des conséquences humaines et environnementales dramatiques  Bon signe, cependant, à ce propos : plus de 1.900 (500 en Europe) projets de démolition ou de réaménagement de vieux barrages et autres barrières sont en cours de réalisation.

Malheureusement, la construction des grands barrages continue. La Turquie a construit 61 grands barrages sur les fleuves jumeaux, le Tigre et l’Euphrate. La Chine possède le record du nombre de barrages les plus gigantesques, comme celui des Trois Gorges. Et, contrairement à sa tendance actuelle en faveur d’un développement durable, elle a décidé d’en construire un encore plus gigantesque, trois fois plus puissant, le barrage Motuo dans le plateau du Tibet. L’’Afrique, de son côté, cherche à suivre ses pas. 

On connait les effets dévastateurs de la construction des grands barrages sur le plan humain social, environnemental, économique et politique, notamment international. On connait aussi les luttes menées ces quarante dernières années contre eux et en faveur de solutions plus « soutenables » et moins conflictuelles, telles que la lutte des 10 000 femmes indiennes contre le barrage sur la rivière Narmada, sous l’impulsion de Meda Paktar, dite « l’ange gardienne » des fleuves indiens sacrés (ils sont sept en Inde) ; celles des femmes brésiliennes du MAB (Mouvement des personnes affectées par les Barrages) contre les barrages miniers avant et après leur écroulement tragique à Mariana (2015) et Brumadinho (2019) (30) et celle du mouvement chilien « Patagonia sin represas » (« La Patagonie sans barrages ») qui a réussi à bloquer les projets de construction de plusieurs barrages dans le nord de la Patagonie (partie du Chili). Il est urgent de redéfinir une Convention Planétaire sur les Corps Hydriques de la Terre.

15. Objectif 8. Stopper la pétrolisation de l’eau et la commercialisation mondiale des eaux minérales naturelles selon le modèle dit de « cocacolisation »

Ensemble, elles sont à l’origine de l’une des prédations de l’eau les plus ravageuses au plan des valeurs de l’eau et de la vie.

En réduisant l’eau à une matière première d’importance stratégique pour l’économie, donc précieuse, indispensable, comme le pétrole appelé  « l’’or noir », les groupes dominants ont appelé l’eau,  « l’or bleu du XXe siècle ». L’or bleu est une notion contraire à l’eau source de vie pour tous. Elle affirme l’inévitabilité de l’accaparement privé possessif, exclusif, de l’eau, de la rivalité compétitive pour la domination des marchés, de l’instrumentalisation de l’eau au service de la guerre.

D’autre part, en réduisant l’eau minérale naturelle, et puis, même l’eau potable à un bien de consommation de masse, on a jeté l’eau dans les griffes des marchands mondiaux en lutte pour extraire de l’eau le maximum de profit, en faisant fi de toute proclamation que l’eau est pour la vie et non pas pour le profit.

La poursuite du profit, avec le plus souvent le soutien des pouvoirs publics, a conduit dans le domaine des eaux minérales naturelles à une situation intolérable pour les citoyens. Les Communautés/collectivités locales ont vendu en concession – ce qu’elles n’auraient pas dû faire – la gestion de l’exploitation des sources (de facto, la propriété) pour 30-40 ans voire plus. En contrepartie, elles n’ont demandé qu’une redevance ridicule par rapport aux bénéfices des entreprises concessionnaires qui se chiffrent par millions, voire par milliards annuels. En outre, elles n’ont pas imposé de taxes aux entreprises pour couvrir les coûts payés par la collectivité en raison de la grave pollution causée par les bouteilles en plastique !

Dès lors, on comprend mal la faiblesse des contrôles sur la gestion des eaux minérales par les pouvoirs publics, source inévitable d’accords de corruption comme le confirme le dernier scandale de Nestlé-France consistant dans le fait que Nestlé a manipulé et vendu pendant plusieurs années certaines marques, alors que toute eau minérale naturelle ne peut, en aucune cas, par loi, dans le monde entier, être traitée. Elle doit être embouteillée telle quelle. On peut uniquement ajouter ou réduire l’anhydride carbonique.

Enfin, la « cocacolisation » des eaux minérales naturelles et de source s’est traduite par le déversement sur terre et dans les eaux (notamment les océans) en 2025 de 600 milliards de bouteilles en plastique entraînant une contamination chimique de la planète. Il est urgent que les entreprises et les pouvoirs publics arrêtent de se limiter à des promesses de réduction des plastiques. Les citoyens doivent refuser de continuer à accepter une telle situation et revendiquer l’application d’un Engagement pour la Sécurité et la Responsabilité Publique au niveau des Communautés Locales dans le domaine des eaux minérales naturelles et de source. A ce propos, réinventer la conception, et sa mise en place, de la Caisse Commune de la Planète (voir Objectif 5) à partir des communautés de base pour le financement des droits universels et des biens communs publics mondiaux, nous paraît une voie privilégiée à suivre sur les chemins d’une « éco-nomie » (« les règles de la maison ») de justice et de solidarité.

16. Objectif 9. L’appauvrissement doit être déclaré un délit, un vol de la vie.

Il faut abandonner le principe que le pouvoir d’achat est la base de légitimation du droit à l’eau (et à la santé, au logement, aux transports collectifs, à l’éducation…). Il faut réaffirmer le principe de la gratuité du droit à l’eau. La gratuité c’est la justice entre égaux.

Dans nos sociétés, au cas où on ne peut pas payer le prix de l’eau au prix de marché, on est exclu du droit à l’eau potable et à l’assainissement même si l’eau est disponible. Dans ce cas, on a uniquement le droit à être sujet bénéficiaire de l’aide publique, de la miséricorde étatique, ou privée, de la bienfaisance, de la « Charity business ». C’est dire que ce n’est pas l’absence d’eau qui rend les personnes pauvres. Le facteur générateur de l’exclusion à l’eau pour des raisons juridiques, économiques ou politiques, est l’appauvrissement. Ce dernier crée la raréfaction de l’eau (voir Objectif 4). L’appauvrissement est utilisé comme fondement pour une opération culturelle idéologique outrageuse, celle de la criminalisation de la pauvreté. Or, la Chine, le Vietnam et le Kerala (en Inde) ont réussi ces dernières années à combattre les facteurs structurels générateurs de l’extrême pauvreté. Ils ont officiellement communiqué à l’ONU que dans leurs pays n’existent plus de personnes en état d’extrême pauvreté conformément aux paramètres définis par la Banque mondiale. C’est dire qu’éliminer l’extrême pauvreté est possible si les pouvoirs publics en font un objectif prioritaire et le poursuivent de manière cohérente et permanente sur une longue période.

L’éradication effective de la pauvreté absolue constitue un instrument clé pour assurer la disponibilité de l’eau potable et de l’assainissement pour tous. En réalité, on n’est pas pauvre parce qu’on manque d’eau, c’est la pauvreté qui crée le manque de l’eau. Comme il ressort de tout ce que nous avons mis en lumière, la nature fait les différences territoriales dans la disponibilité et l’accessibilité quantitative et qualitative de l’eau bonne pour usages humains, mais c’est la société qui crée les inégalités.

Conclusion

Les solutions pour un autre devenir de la vie et de l’eau existent. Parmi les plus prégnantes de changement figurent, à notre avis :

  • La réduction drastique, sans plus tarder, des émissions à effet de serre

  • L’abolition des brevets privés et à but lucratif sur le vivant et sur l’IA

  • L’éradication des facteurs d’appauvrissement générateurs de la pauvreté / exclusion

  • La libération de l’eau et de l’ensemble des biens communs publics essentiels pour la vie de leur soumission aux logiques prédatrices de la marchandisation, privatisation et financiarisation de l’économie et de la technocratisation guerrière de la société.

Fait à Cascais, à Bruxelles, à New Dheli, à Roma, à Rosario, à Cohaique, à Montréal

Premiers signataires :

Joao Caraça, Ancien directeur de la Science et de l’Education, Fondation C. Gulbenkian, Lisbonne, Portugal ; Emanuel Dimas de Melo Pimenta, Architecte, Membre de l’Académie des Sciences de Noew York, Sociedade Americana para o Progresso, Académie das Arts et des Sciences et Lettres de Paris, compositeur de musique contemporaine, Portugal ; Ernenek Duran, Président de la Fondation One Drop, Montréal, CND-Québec ; Anibal Faccendini, Directeur de la Chaire de l’Eau, Université Nationale de Rosario, Argentine ; Silvestre Fonseca, Compositeur, guitare classique, (Duarte Costa), concertiste, écrivain, Portugal ; Melissa Gingreau, Porte parole « Bassines NON Merci » , France ; Luis Infanti de la Mora, Evêque du diocèse de Aysen, Patagonie, Chili ; Carlos Fernandez- Jaureguy, Unesco, Présidente da Wasa-gn, Bolivie ; Roberto Louvin, professeur de droit comparé, Université de Trieste Italie ; Margarida Monteiro Ruas, Professeur chercheur, Universités de Coimbra et de Lisbonne,Directrice des Relations Internationales WASA – gn, Portugal ; Sunita Narain, Directrice Générale du Centre for Science and Environnent , New Dheli, Inde ; Riccardo Petrella, Fondateur du Contrat Mondial de l’Eau, Professeur émérite de l’Université de Louvain, Belgique ; Pietro Pizzuti, Comédien, Collectif des Artistes de l’Agora des Habitants de la Terre, Bruxelles, Belgique ; Júlio Quaresma, Architecte, peintre, sculpteur…., Portugal ; Vítor F. Rodrigues, Professeur de Psychologie, Psychothérapeute, Portugal ; Roberto Savio, fondateur de l’IPS et de Other News, Rome, Italie ; Luisa Schmidt, Professeur, Université de Lisbonne, Portugal ; Isabel Soares, Présidente de la Fondation Mario Soares et Maria Barroso, Lisbonne, Portugal ; Salvato Teles de Menezes, Président de la Fondation Louis I , Portugal.