LA PERTE DU BIEN COMMUN PUBLIC EAU (*)
Riccardo Petrella, Professeur Ă©mĂ©rite de lâUniversitĂ© de Louvain (B)
Parmi les principaux « biens communs » essentiels pour la vie, une place cruciale revient Ă lââeau. Lâeau est source de vie irremplaçable pour le fonctionnement « durable » du climat terrestre et , par consĂ©quent, de lâensemble des activitĂ©s humaines et des formes de vie de la Terre.
Ces derniers temps, nous avons perdu le bien commun eau. On nous lâa volĂ© et nous-mĂȘmes nous lâavons transformĂ© en quelque chose de diffĂ©rent , externe Ă nous. François, le saint dâAssise, ne pourrait plus lâappeler « sĆur ».
La premiĂšre forme importante de perte du « bien commun » eau a commencĂ© dĂšs quâon a traitĂ© lâeau comme âlâor bleuâ, en comparaison avec le pĂ©trole considĂ©rĂ© dĂšs le XIXe siĂšcle « lâor noir ». Penser lâeau en tant que « or » câest renverser la conception de lâeau en tant que « source de vie ». Lâor est matĂ©rialitĂ©, richesse, aviditĂ©, conquĂȘte, conflits, violence. Et plus lâor est rare, plus il est appropriable uniquement par les plus forts. La sacralitĂ© de lâeau cesse dâĂȘtre exprimĂ©e en rĂ©fĂ©rence Ă la vie.Â
La perte du bien commun eau a Ă©tĂ© affirmĂ©e au plan international il y a environ 50 ans par le lancement des politiques dâajustement structurel par le FMI et la Banque Mondiale, aprĂšs la crise du systĂšme financier international entre 1971-73, assorties de conditionnalitĂ©s, dont lâune fut la soumission de lâoctroi des prĂȘts Ă la privatisation du secteur public, lâeau notamment Avoir obligĂ© les pays du Sud Ă confier la gestion de biens essentiels pour la vie aux « forces internationales du marché » a eu des consĂ©quences nefastes, dont la plus importante a Ă©tĂ© lâaccentuation des inĂ©galitĂ©s entre le Nord et le Sud. .(1)
Le grand renversement concernant lâeau est, cependant, intervenu en 1992–94 Ă partir du Premier Sommet de la Terre convoquĂ© par lâONU en 1992 Ă Rio de Janeiro. Lors de la ConfĂ©rence internationale de lâONU sur Eau et environnement tenue Ă Dublin en mars 1992 en prĂ©paration du Sommet , la communautĂ© internationale a approuvĂ© Les quatre principes de Dublin concernant lâeau, dont le 4e principe, le plus concret et politiquement influent stipule : « Lâeau, utilisĂ©e Ă de multiples fins, a une valeur Ă©conomique et devrait donc ĂȘtre reconnue comme bien Ă©conomique ». (2 )
La DĂ©claration de Dublin prĂ©cise : « En vertu de ce principe il est primordial de reconnaĂźtre le droit fondamental de lâhomme Ă une eau salubre et une hygiĂšne adĂ©quate pour un prix abordable » Câest dire que lâaccĂšs Ă lâeau, mĂȘme sâil est reconnu comme un droit, doit ĂȘtre payant ! Finie la gratuitĂ© des droits universels (3). Puis, elle continue « La valeur Ă©conomique de lâeau a Ă©tĂ© longtemps mĂ©connue(âŠ). ConsidĂ©rer lâeau comme un bien Ă©conomique et la gĂ©rer en consĂ©quence, câest ouvrir la voie Ă une utilisation efficace et Ă une rĂ©partition Ă©quitable de cette ressource, Ă sa prĂ©servation et Ă sa protection ». Or, selon la conception Ă©conomique dominante, la gestion dâun « bien Ă©conomique » doit ĂȘtre assurĂ©e selon les principes et les mĂ©canismes du systĂšme Ă©conomique capitaliste de marchĂ©. DâoĂč la gĂ©nĂ©ralisation Ă travers le monde des processus de marchandisation, dĂ©rĂ©gulation, libĂ©ralisation, privatisation âŠâŠ
Enfin, la financiarisation de la nature achĂšve lâĆuvre du renversement. Le principe de la monĂ©tisation de la nature a Ă©tĂ© approuvĂ© par le DeuxiĂšme Sommet de la Terre (Rio+10) Ă Johannesburg en 2002. Vingt ans plus tard, Ă MontrĂ©al en dĂ©cembre 2022, la COP15-BiodiversitĂ© de lâONU a officiellement consacrĂ© la financiarisation de la nature fondĂ©e sur le principe que tout Ă©lĂ©ment de la nature doit ĂȘtre considĂ©rĂ© un « capital naturel » et, donc, un « avoir financier », gĂ©rĂ© selon les principes et les logiques des marchĂ©s financiers mondiaux.(4)
Le chemin a Ă©tĂ© long mais, malgrĂ© lâopposition de millions de citoyens et de peuples entiers , non seulement indigĂšnes (je pense Ă lâItalie oĂč, en juin 2011, 97% des votants ont dit non Ă la privatisation de lâeau, par rĂ©fĂ©rendum national), (5) les « seigneurs » de lâargent ont rĂ©ussi Ă ce jour  à jeter aux orties le principe de lâeau bien commun public, un des piliers sur lesquels on avait construit « une bonne sociĂ©té ».
Est-il possible de régénérer le bien commun public mondial eau ?
Contrairement Ă ce qui est Ă©crit dans La DĂ©claration de Dublin force est de constater , que trente-quatre ans plus tard, câest bien dâune Apocalypse hydrique renforcĂ©e dont il faut parler Ă laquelle la mise de la gestion de lâeau sous lâemprise des conceptions capitalistes de lâĂ©conomie et des visions technocratiques a conduit lâHumanitĂ© et la Terre. (6) Un rapport rĂ©cent de lâUniversitĂ© des Nations Unies de lâONU parle, en termes plus modĂ©rĂ©s, de Banqueroute hydrique globale. (7) On connaĂźt les chiffres accablants dont un seul, le principal, est suffisant : 4,4 milliards de personnes nâont pas dâaccĂšs Ă lâeau potable de maniĂšre rĂ©guliĂšre, suffisante et sĂ»re ( Ă considĂ©rer avec les 4,5 milliards de personnes nâayant aucune couverture de base pour leur santé )! On vient dâapprendre que dĂ©sormais il y a eu au Moyen-Orient des bombardements mutuels dâusines de dessalement de lâeau de mer entre lâIran et les autres pays de la rĂ©gion. Or, tous ces pays dĂ©pendent Ă 60-80% des dessaleurs pour leur approvisionnement en eau douce.
Une telle situation ne peut pas durer . LâApocalypse ne peut pas ĂȘtre le futur de lâHumanitĂ© et de la Terre. Des signes de rĂ©sistance, de rĂ©volte contre ce monde se manifestent un peu partout. Oui, le monde changera, car lâenvie de justice et dâĂ©galitĂ© en dignitĂ© et la force de la solidaritĂ© et de la paix sont comme les bactĂ©ries , elles ne meurent jamais.
Notes
(*)Une version plus Ă©tendue et dĂ©taillĂ©e contenant davantage dâinformations chiffrĂ©es et de notes de rĂ©fĂ©rence est disponible dans le site agora-humanite.org de lâAgora des Habitants de la Terre
(1)Malgré certaines réformes, les conditionnalités demeurent en vigueur. Voir https://www.cetri.be/Economies-du-Sud-toujours-sous, 2022
(2)https://www.google.com/search?q=Les+Quatre+principes+de+Dublin+cocncernant+l%27eau&oq
(3) Par gratuitĂ© du droit Ă lâeau potable on entend la prise en charge des coĂ»ts par la collectivité via les finances publiques, comme câest le cas pour les dĂ©penses militaires
(4)https://www.pressenza.com/fr/2023/02/cop15-biodiversite-et-financiarisation-de-la-nature/
(5) https://altreconomia.it/inchiesta-acqua-pubblica/
(6) Il y a 17 ans, dans une opinion parue dans La Libre Belgique, jâai parlĂ© dĂ©jĂ dââApocalypse hydrique. Voir https://www.lalibre.be/debats/opinions/2009/04/22/comment-eviter-lapocalypse-hydrique-OSWDTBYUWZDH3GMLYC763DOFZM/
(7) https://unu.edu/inweh/collection/global-water-bankruptcy
.
La presse en parle :Â https://www.bruxellestoday.be/actualite/l-eau-le-climat-et-la-paix-au-ccur-d-une-marche-a-bruxelles-en-mars.html